NOUS SUIVRE

<<  Mar 2017  >>
 Lu  Ma  Me  Je  Ve  Sa  Di 
    1  2  3  4  5
  6  7  8  9101112
13141516171819
20212223242526
2728293031  
GENOCIDE PREVENTION CONFERENCE PDF Imprimer Envoyer
Francais - NEWS

Allocution de la ministre Louise Mushikiwabo à la Conférence internationale sur la prévention des génocides

Bruxelles 01 Avril 2014 - le Discours de Mme. Louise Mushikiwabo, Ministre des Affaires étrangères et de la Coopération à la Conférence Internationale sur la Prévention des Génocides

Haut du formulaire

S.E. M. Ban Ki-moon , Secrétaire Général des Nations Unies,
S.E. Mme Nkosazana Dlamini-Zuma , président de la Commission de l'Union africaine ,
M. Didier Reynders , Vice-Premier Ministre et Ministre des Affaires étrangères de la Belgique ,
Chers Collègues Ministres,
S.E. M. Thorbjorn Jagland, Secrétaire Général, Le Conseil de l’Europe,
Messieurs Dames les Chercheurs sur le GĂ©nocide,
Distingués invités,

Mesdames et Messieurs,

Pendant une semaine à partir d'aujourd'hui, mon pays, le Rwanda, se met sur pause pour commémorer le vingtième anniversaire du génocide perpétré contre les Tutsis. Des gens de bonne conscience provenant du monde entier vont ​​nous rejoindre dans cette commémoration solennelle. Nous en sommes très reconnaissants.

La période de commémoration est d'abord, et avant tout, un temps pour honorer la mémoire d'u million d’âmes qui ont péri, et pour offrir soutien et réconfort aux survivants.

Nous nous réunissons en ce lieu, cependant, pour rencontrer une autre obligation découlant des événements de 1994. En tant que leaders dans la politique et dans la diplomatie internationale, la 20ème commémoration du génocide est une formidable opportunité pour nous, d’examiner les progrès que nous avons fait, ou pas, par respect pour la prévention et en réponse aux atrocités de masse. Ainsi, je me réjouis de la participation d’orateurs de marque à la discussion d'aujourd'hui. Elle reflète, je le crois, un désir sincère de la part des gouvernements et des institutions internationales d'éviter la répétition des erreurs de 1994. Pour que le "Plus jamais ça " ne soit pas seulement un cri de ralliement mais une réalité. Ainsi, pour profiter de l'expérience du Rwanda, nous devons résister aux efforts de refonte de l'histoire à des fins politiques ou idéologiques.

C'est une triste vérité que chaque génocide attire un petit - mais bruyant - nombre de gens qui cherchera à nier, anéantir ou à diminuer les circonstances de la tragédie.

À l'ère des médias sociaux, ces personnes sont en mesure de créer une quantité disproportionnée de bruit et de créer de la confusion et de semer le doute - même parmi les gens de bonne volonté. Cela est vrai en ce qui concerne l'Holocauste, la Bosnie et le Rwanda.

Nous devons donc rester vigilants dans la défense de la vérité, car agir autrement serait déshonorer la mémoire de ceux qui ont péri et, de ce fait, nous manquerions à notre devoir à l'égard de ceux qui ont survécu.

[…]

Mesdames et Messieurs,

S'il vous plaît, permettez-moi de parler brièvement de la réponse internationale au génocide contre les Tutsi, et suggérer quelles leçons peuvent être tirées de cette expérience.

Il est parfois insufflé, à tort, que le monde a été pris de court par les événements rapides en Avril 1994 et a donc été incapable d'agir ou du moins d’agir à temps.

 

Cet argument repose sur l'illusion que le génocide était une éruption spontanée de violence que personne ne pouvait voir venir. Une thèse très éloignée de la vérité. En effet, ce génocide n'est ni spontané ni tout à fait inattendu. Il est le résultat d'une campagne délibérée et orchestrée par l'État depuis des décennies, pour déshumaniser la minorité de la population du Rwanda, les Tutsi.

Plusieurs massacres avaient déjà eu lieu, à partir de 1959. Le philosophe britannique Bertrand Russell a décrit ce bain de sang en 1964 comme "le massacre humain le plus horrible et systématique auquel nous avons eu l'occasion d'assister depuis l'extermination des Juifs par les nazis ".

Au début des années nonante, la propagande anti-Tutsi a atteint son paroxysme, avec la radio et les journaux de haine prêchant ouvertement l'extermination.

En 1993, le Département d'Etat américain avait des informations spécifiques sur le fait que les extrémistes se préparaient au génocide.

L'Organisation des Nations Unies a également été avertie, dans le fameux fax du lieutenant-général canadien, Roméo Dallaire, commandant de la mission de maintien de la paix au Rwanda en Janvier 1994.

Il est évident que beaucoup d'ambassades présentes à Kigali, à ce moment-là, ont eu accès à des renseignements capitaux. Certaines entretenaient une amitié spéciale avec le régime génocidaire et étaient des sponsors principaux de l'armée rwandaise.

La réaction de la communauté internationale à la crise croissante au Rwanda, malgré le fait qu’elle était informée, a été pire que le fait de tout simplement « ne rien faire». Elle a consciemment tourné le dos.

Quelques jours après le début des tueries, les ambassades ont été fermées, les expatriés ont été rapatriés en sécurité, les missions pour le maintien de la paix ont été retirées, et les Rwandais sont restés seuls.
En évaluant l'escalade du carnage lors de la session du 29 avril 1994, tout ce que le Conseil de sécurité de l'ONU a fait c'est débattre pendant huit heures, pour savoir si oui ou non il était approprié d'appliquer le mot «génocide».

Je n'ai pas raconté ces événements comme un moyen d'inspirer la culpabilité ou la pitié, mais comme un prélude à cette question:
Si le monde était confronté à une crise comparable aujourd'hui, les leçons du Rwanda nous ont-elles mieux équipé pour agir?

Il me semble que la réponse est loin d'être claire. C'est là où notre devoir individuel et collectif nous appelle.


Oui, l'adoption de la doctrine de « la responsabilité de protéger » est une étape positive, et le Rwanda grâce à son siège au Conseil de Sécurité de l’ONU,  plaide avec force pour sa mise en place. Et ce, avec prudence, car chaque situation a son propre contexte et son propre mérite.

Mais nous avons aussi rencontré, à plusieurs reprises, des réticences de la part des grandes puissances quant à la promulgation significative du principe R2P (Responsabilité de Protéger) .

En termes pratiques, la protection des civils est facilement et souvent éclipsée par les intérêts géopolitiques des grandes puissances. Ne cherchez pas plus loin que la Syrie, par exemple.

Bien sûr, l'intervention pour protéger les civils de la violence doit être considérée comme une stratégie de la dernière chance. Elle ne devrait intervenir que lorsque toutes les mesures de prévention appropriées ont échoué - et ceux-ci comprennent la diplomatie, le dialogue, la médiation et la réconciliation.

Nous devons également examiner d'une manière privilégiée les causes profondes des conflits, y compris la mauvaise gouvernance, l'exclusion politique, la corruption et la pauvreté extrême. L'échec de l'Etat, la discrimination et la privation économique sont des précurseurs communs à la violence de masse. Il est donc logique et stratégique de renforcer les capacités des sociétés confrontées à de telles conditions.

Le Rwanda a découvert, au cours de notre voyage de vingt ans, que la paix et la prospérité se renforcent mutuellement. Pour atteindre l'un, vous avez besoin de l'autre. Nous avons appris que la réconciliation est aussi difficile que nécessaire, parfois un effort de toute une vie.

Prévenir le génocide est un défi à multiples facettes et qui peut sembler insurmontable. Mais nous ne pouvons pas nous permettre de succomber au cynisme ou au désespoir, car l'alternative à la prévention du génocide serait d'enterrer les corps dans ses conséquences. C'est pourquoi cette conférence et cette session sont si opportunes et importantes, et c'est pourquoi je suis si reconnaissante de l'opportunité d'y prendre part.


Merci.